• Comment le Luxembourgeois est devenu langue nationale.

     Comment le Luxembourgeois est devenu langue nationale.

    Au Luxembourg, à l'inverse de la culpabilisation des locuteurs franciques de France, de Belgique et d'Allemagne, la perception linguistique évolue aujourd'hui vers une conscience de l'identité linguistique luxembourgeoise *(1).

    Alors que les dirigeants du Luxembourg, dès la formation de cet état en 1815, faisaient tout pour écarter la langue du peuple (favorisant le français, l'allemand ou le néerlandais au gré de leurs alliances politiques...), la population ne tardait pas à réagir, faisant du luxembourgeois (Lëtzebuergesch) le fer de lance de son identité. Cela ne fut pas du goût des dirigeants. En 1896, le socialiste C. M. SPOO se trouva seul à demander l'utilisation du luxembourgeois à la Chambre des Députés (30 voix contre – 1 abstention). Les arguments des députés de l'ordre établi sont presque incroyables au vu de la conscience linguistique des parlementaires de l'actuelle « Chamber » luxembourgeoise. Voici, entre autres perles parlementaires usant à foison de termes comme « patois » ou « idiome », un extrait de ces interventions: « ....la dignité parlementaire nous prescrit un certain décorum, décorum de mise extérieure. Personne ne s'est jamais permis de mettre les pieds ici en blouse. Personne ne s'est jamais permis d'employer ici un patois quelconque du pays. » Suite à ces « arguments », C. M. SPOO tint en francique luxembourgeois un discours en faveur de la défense de la langue luxembourgeoise.... que les sténographes reproduisirent en allemand, étant incapables de transcrire ce discours en langue luxembourgeoise!

    C'était en 1896: aujourd'hui, la majorité des interventions parlementaires se font en luxembourgeois et sont bien sûr retranscrites en luxembourgeois. Cet immense chemin parcouru est dû au peuple luxembourgeois, notamment à l'attitude de résistance de celui-ci vis-à-vis de l'envahisseur nazi. Cette résistance allait se manifester de façon éclatante le 10 octobre 1941 lors de la fameuse « Personenstandsaufnahme » * (2) au cours de laquelle les Luxembourgeois suivirent en masse le mot d'ordre lancé par les organisations de résistance et répondaient trois fois « Lëtzebuergesch » aux questions concernant la nationalité, la langue maternelle et l'appartenance ethnique, alors que seules les options « Deutsch » et « Français » étaient proposées sur les formulaires de ce recensement hitlérien. Tout un peuple, porté par son identité linguistique, tenait tête aux nazis.

    Les organisations néo-nazies allemandes n'ont d'ailleurs jamais digéré cette dignité héroïque des Luxembourgeois vis-à-vis de leur langue. En 1980, le journal d'extrême-droite « Deutsche National-Zeitung » publiait notamment, dans la tradition national-socialiste; « Der deutsche Dialekt wurde als luxemburgische Sprache deklariert. Die Bevölkerung aber redet deutsch und liest deutsch ». (« Le dialecte allemand fut déclaré langue luxembourgeoise. Pourtant la population parle allemand et lit l'allemand ». La publication de cet article provoqua un tollé à la « Chamber » luxembourgeoise qui déboucha sur l'importante motion du 17 juin 1980, adoptée à l'unanimité, et dont l'introduction est la suivante: « D'Chamber protestéiert géint di Schmod, déi eiser Hémecht an eiser Sprooch periodesch vun däitscher Säit ëmmer erëm ugedo gëtt ». « La Chambre des Députés proteste contre l'outrage, émanant du côté allemand, qui est porté périodiquement à notre patrie et à notre langue ». Cette motion prie le gouvernement de préparer un projet de loi sur le régime des langues. Ce projet aboutit (nb: nous ne sommes pas en France où aucune des dizaines de propositions de loi sur le statut des langues n'a été suivie d'effet à l'Assemblée!) à la loi du 24 février 1984 par laquelle le luxembourgeois est déclaré langue nationale unique.

    Quelques bémols sont toutefois à notifier. Comment se fait-il que le Luxembourg fasse la sourde oreille et la grande muette quant au triste sort réservé à la langue luxembourgeoise dans ses aires de diffusion en France, en Belgique et en Allemagne? Comment se fait-il que la date du 10 octobre, de par son importance fondamentale quant à l'identité culturelle de ce pays, ne soit même pas célébrée nationalement au Luxembourg et que la Fête Nationale luxembourgeoise continue d'être de seule obédience grand-ducale?

     

    * (1) Sources « Projet de loi sur le régime des langues » n° 2535 – Chambre des Députés – Session ordinaire 1982-1983. Président de la Commission: Claude PESCATORE.

    * (2) Recensement que l'envahisseur nazi voulait utiliser pour déclarer « allemande » la population luxembourgeoise.


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