• Le francique dans le service public d'éducation en Moselle

     

    "Mauvaise définition linguistique et déni de démocratie"

     

    Au milieu des années 80, alors que le luxembourgeois était déclaré langue nationale au Grand-Duché du Luxembourg (février 1984), était publié en Alsace la citation suivante du Recteur Deyon: « L'allemand standard est la langue de référence écrite de l'ensemble des dialectes alsaciens ». Le texte de loi luxembourgeois et le postulat pseudo-linguistique du Recteur de l'Académie de Strasbourg, produits tous deux hors Lorraine, allaient cependant sceller le destin divergeant de l'enseignement du francique en Moselle.

    Depuis cette période, y compris et surtout dans l' Education Nationale, la situation alsacienne a sans cesse été plaquée artificiellement sur la situation mosellane, alors que l'alémanique et le francique sont rigoureusement différents du point de vue linguistique et historique (nb: Luther n'a quasiment pas fait d'emprunts au francique alors qu'il a généreusement puisé dans l'alémanique pour construire ce qui allait devenir la langue allemande).

    Au début des années 2000 apparaissait dans les textes de l' Education Nationale l'appellation d'origine incontrôlée: « Enseignement des langues et cultures régionales d'Alsace et des Pays Mosellans ». Cette appellation linguistiquement fallacieuse et pourtant validée par l' Education Nationale a constitué une sorte de tapis rouge permettant l'enseignement l'allemand au détriment complet de l'alsacien et du francique.

    Imaginez les réactions si du jour au lendemain l'enseignement de l'occitan et du catalan passaient sous le label «Enseignement des langues et cultures régionales des Pays Sudistes»! Imaginez la réaction en Corse si l' Education Nationale énonçait

    «L'Italien standard est la langue de référence écrite de l'ensemble des dialectes corses »!

    Nous sommes très satisfaits de la phrase prononcée ce matin par M. l'Inspecteur Général Salles-Loustau: «Il faut arrêter de donner un nom générique aux langues. Elles ont un nom.» Ce n'est malheureusement pas le cas en Moselle où l'on se refuse délibérément d'appeler un chat un chat !

    Nous résumerons brièvement ce qui s'est passé en Moselle en précisant que le SNUipp Moselle est depuis une dizaine d'années à la pointe du combat pour la prise en compte du francique dans le service public d'enseignement.

    Les timides avancées concernent uniquement le francique luxembourgeois. Bénéficiant à la fois du statut de langue nationale d’un pays voisin et de celui de langue régionale, le luxembourgeois est seule variante du francique à tirer modestement son épingle du jeu.

    Le luxembourgeois est depuis 1984 la langue nationale au Luxembourg, mais c’est également la langue régionale de tout l’arrière-pays thionvillois (environ 75 communes françaises concernées dans les cantons de Cattenom, Metzervisse et Sierck). Cette variante du francique possède surtout une orthographe officielle utilisée de façon unanime dans tout l'espace luxembourgeophone dans et hors du Luxembourg: http://www.cpll.lu/ortho/rgd_ortho_1999.html

    La spécificité du francique luxembourgeois vient heureusement d'être reconnue dans des textes officiels assez récents: Publié au JO du 10-01-2008, l'arrêté du 27-12-2007 -

    http://www.education.gouv.fr/bo/2008/3/MENE0773513A.htm - qui complète l’arrêté du 25 juillet 2007 relatif aux programmes de langues régionales pour l’école primaire, et qui fixe le programme de la langue régionale d’Alsace et des pays mosellans pour l’école primaire stipule:
    « L’allemand standard est la langue de référence de tous les dialectes de l’espace considéré (à l’exception du luxembourgeois) »

    Ce texte officiel signifie donc clairement le fait que l' allemand standard n' est pas la langue de référence du luxembourgeois.

    Toute tentative de mettre l'enseignement du luxembourgeois sous la coupe de l'enseignement de l'allemand devrait donc être normalement considérée comme une tentative de falsification des textes officiels. Or, c'est toujours le cas en Moselle. Même dans l'aire linguistique du francique luxembourgeois, où l'administration a créé des sites d'enseignement où l'allemand est considéré comme langue régionale !

    Par ailleurs, le programme d'enseignement des langues régionales au palier 2 du collège (BO n° 27 du 8 juillet 2010) stipule clairement:« L’enseignement de la langue régionale d’Alsace et des pays mosellans vise essentiellement: l ’acquisition de compétences ou bien dans la langue standard allemande écrite et orale, langue de référence reconnue pour la plupart de ces variétés linguistiques, ou bien en luxembourgeois »

    Ce qui est très clair : « pour la plupart » ne signifie pas « tous », et le « ou bien » est forcément exclusif !

    Cette traduction dans les textes est surtout la résultante d'un combat pour la reconnaissance du francique luxembourgeois marqué par une forte demande parentale.

    En 1995, sous la pression des associations culturelles franciques, une enquête est diligentée par l' Inspection Académique de la Moselle auprès des parents d'élèves des écoles du secteur de recrutement du Collège de Sierck-les-Bains. 491 familles (51%) demandent l'enseignement du francique luxembourgeois pour leurs enfants. L' Académie de Nancy-Metz répond par la création de 3 sites expérimentaux concernant ... 50 élèves seulement !

    En 2004, une autre enquête de l' Inspection Académique de la Moselle concentrée sur quelques communes choisies arbitrairement recueille les demandes de 60% des parents d'élèves en faveur de l' enseignement du francique luxembourgeois. Un dispositif a minima (1h30/semaine) d'enseignement du luxembourgeois-langue et culture régionales est mis en place dans quelques communes seulement (là où la demande dépassait les 80%).

    Le dispositif d'enseignement du francique luxembourgeois a connu depuis 2004 une montée en puissance importante puis s'est stabilisé depuis quelques années autour d'effectifs avoisinant 600 élèves (voir ci-dessous les graphiques Evolution des effectifs & Effectifs 2012-2013). A noter que ces chiffres n'ont jamais été publiés par la DGESCO !

     

    Depuis la publication de la circulaire Savary, tracasseries et mauvaise volonté ont systématiquement encadré la moindre  mesure prise en faveur du francique luxembourgeois. Les pressions incessantes de l'administration à l'encontre des enseignants volontaires pour enseigner le francique ont fait jeter l'éponge à la plupart des personnes engagées. Certains, écœurés, sont même partis au Luxembourg où leur compétence linguistique était financièrement prise en compte. Tout au long de ces décennies a régné en Moselle un véritable diktat en faveur du seul enseignement de l'allemand qui s'est substitué à la place qui devait revenir francique et aux autres langues vivantes. Le SNUipp a recensé de nombreuses situations illégales où l'allemand a été imposé par l'administration de Nancy-Metz envers et contre la langue régionale francique.

    Et pourtant, avec son modeste dispositif, le francique luxembourgeois est la moins mal lotie des variantes du francique: un poste d'itinérant en langue et culture régionales obtenu de haute lutte en septembre 2011, une décharge à ¼ temps, un ½ planning hebdomadaire pour un Professeur de Collège, quelques PE dans leur classes et/ou en échange de service, trois intervenantes extérieures.

    Pour le francique mosellan et le francique rhénan: rien, absolument rien n'est mis en place et la moindre expérimentation est refusée. Ceci est particulièrement attristant quand on sait que ces deux variantes du francique sont les plus vivaces et regroupent la très grande majorité des locuteurs franciques en Moselle !

    Nous assistons depuis le vote de la loi Savary a un déni de la langue et des réalités linguistiques de la Moselle.

    L'institution scolaire a pratiqué, comme en Alsace, l'assimilation du Platt à l'allemand et développé sur cette "imposture" un enseignement approfondi de l'allemand à l'école élémentaire appelé voie spécifique mosellane" puis "dispositif d'enseignement approfondi de l'allemand".

    Aucun enseignant recruté dans le cadre du concours spécial "langue régionale" n'a jamais enseigné le francique, mais seulement et exclusivement l'allemand. Pour enfoncer le clou, on a créé le concept de « langue du voisin », situé dans une galaxie entre langue vivante et langue régionale. Nouvelle usurpation d'identité car la langue du voisin en Moselle est le francique (luxembourgeois, Platt,...)

    Le vivier d'enseignants parlant le Platt n'a jamais été mobilisé et s'éteint progressivement. Pourtant ces collègues étaient les mieux à même d'ancrer un enseignement de l'allemand dans le contexte local (partir du Platt, le reconnaître,... et envisager parallèlement une ouverture progressive à l'allemand). Aujourd'hui, les moyens investis pour l'allemand dans le primaire ont pour résultat que de nombreuses familles se détournent de l'allemand en 6ème soit parce qu' elles considèrent qu'il est acquis (!!!) soit par insatisfaction, soit pour céder aux sirènes de l'anglais.

    Alors que partout on discute offices publics, lexicographie,... nous en sommes réduits à combattre encore des images d' Epinal comme le révèle ces extraits de propos tenus lors d'un Conseil Académique en 2012 à Metz:

    - "...les personnes qui parlent le dialecte ont généralement peur de s'exprimer devant une autre personne....elles seront plus réticentes encore à l'idée de répondre à une enquête écrite parce que certaines éprouvent des difficultés à écrire..."

    - "... au niveau de la frontière linguistique, les personnes ne tiennent pas à faire savoir qu'elles parlent dialecte..."

    Pour accroître notre malheur, ces propos ont été tenus par des membres d'associations adhérentes à la FLAREP.

    Nous revendiquons une reconnaissance officielle et une appellation du francique respectueuse de la réalité linguistique en Moselle en lieu et place de la politique de confiscation qui se joue actuellement en Moselle au profit de l'enseignement de l'allemand. Nous espérons que des organismes comme la FLAREP ici présente prennent enfin notre réalité linguistique en compte.

    Intervention du SNUipp Moselle. Paris (novembre 2012)

    nb: le SNUipp est le syndicat enseignant le plus représentatif dans le 1er degré.

     


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